Demain dès l’aube

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

 

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Ce que c’est que la mort

Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.

On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;

On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;

On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;

On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,

La sombre égalité du mal et du cercueil ;

Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;

Car tous les hommes sont les fils du même père ;

Ils sont la même larme et sortent du même oeil.

On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;

On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,

On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.

Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu

Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,

Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres

De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;

Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini

Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,

Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante

L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.

On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent

Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,

Tout notre être frémit de la défaite étrange